L'agriculture BIO, un remède à la faim dans le monde? Les experts se penchent sérieusement sur la question !

Publié le par Bambou254


Source : http://193.247.189.70/agrihebdo/journal/artikel.cfm?id=58357

Parution semaine 35, 2009

agriculture biologique et faim
Le bio peut-il nourrir notre planète?
De plus en plus d'experts et d'institutions, dont
la FAO, se positionnent
en faveur de l'agriculture biologique pour lutter contre la faim dans
le monde.
L'agriculture biologique peut-elle nourrir notre planète? Impossible, pensent certains, les rendements sont trop faibles! Et pourtant, de plus en plus d'experts et d'institutions, dont la FAO, avancent les avantages de l'agriculture bio pour lutter contre la faim dans le monde. Mais le passage au bio doit être accompagné de changements sociaux. Il s'agit en particulier de porter une plus grande attention aux petits paysans des pays du Sud, qui jouent un rôle très important dans l'approvisionnement en nourriture. Ils ont beaucoup de choses à nous apprendre. Commençons par là...
Plus de rendement ne résout rien
La nourriture produite sur la terre permettrait de fournir à chaque être humain 2700 calories, c'est-à-dire 20% de plus que ses besoins. Pourtant, plus de 900 millions de personnes souffrent de la faim. Chercher à augmenter les rendements ne résout que très partiellement le problème. Il faut repenser la recherche agronomique et la société pour trouver des solutions durables.
Ce processus commence chez les petits paysans, car ce sont eux qui nourrissent les humains. En Afrique australe, ils produisent 90% de tous les aliments. En Inde, les petites exploitations agricoles sont le modèle dominant. Plus de la moitié des agriculteurs exploite moins d'un hectare de terre. Mais les petits paysans pratiquent souvent une agriculture traditionnelle, peu productive. S'ils s'endettent pour acheter des engrais, des produits de traitement des plantes ou des semences, ils se retrouvent dans une misère existentielle.
Ce qui manque est l'accès aux connaissances agro-écologiques qui ont été développées ces trente dernières années et qui sont déjà appliquées avec succès dans un certain nombre de régions. Car ces connaissances pourraient conduire à des augmentations de rendements sans provoquer l'endettement des agriculteurs.
L'appauvrissement génétique et des sols
Or beaucoup de petits paysans sont concurrencés par des entreprises agricoles modernes, que l'on rencontre de plus en plus dans les pays du Sud. Ces entreprises sont spécialisées dans la production de quelques produits destinés au marché mondial.
Utilisant des méthodes industrielles de production, ces entreprises ont une haute productivité et provoquent la marginalisation des familles paysannes. Elles ont une logistique orientée vers les besoins de quelques grands acheteurs. Par contre, elles ne fournissent pas de prestations utiles aux consommateurs et petits paysans locaux, qui n'ont que de faibles revenus.
Il se trouve que cette micro-économie est déterminante pour la sécurité alimentaire, car elle garantit l'approvisionnement des humains malgré les fortes variations du marché mondial. Une amélioration durable de la production agricole mondiale doit donc se faire avec les petits paysans.
Des programmes de sélection des plantes basés sur les techniques génétiques ne leur sont pas utiles, car les semences sont trop chères. Les multinationales vendant ces semences sous licence touchent des droits de licence élevés et accélèrent l'appauvrissement génétique, car elles se concentrent sur la sélection d'espèces et de variétés ayant des avantages très particuliers.
Nous sommes en train de sacrifier l'avenir de notre planète sur l'autel de la production intensive d'aliments, de fourrages, d'agrocarburants et de fibres. En Inde, beaucoup de sols sont aujourd'hui devenus si pauvres en humus que même les engrais et les produits de traitement chimiques ne peuvent rien y faire. Chaque année, dix millions d'hectares de terres agricoles deviennent stériles ou se transforment en désert, cela représente 10 fois la surface agricole de la Suisse.
Cela nous concerne tous, car les sols fertiles ne servent pas seulement à produire de la nourriture, mais à fixer le CO2, à protéger contre les inondations et à approvisionner les nappes phréatiques en eau. Les conflits d'intérêt entre l'agriculture et la protection des ressources naturelles sont connus. Mais beaucoup d'économistes agraires ne veulent pas voir de lien entre les problèmes environnementaux et leurs activités scientifiques.
Les systèmes de production agricole simplifiés et calqués sur des modèles industriels sont peut-être intéressants économiquement, mais ils conduisent aux catastrophes mentionnées ci-avant.
De grandes institutions changent de stratégie
Dernièrement, le Conseil mis sur pied par l'institut international IAASTD, qui regroupe de nombreux chercheurs agraires, a demandé un changement radical de la recherche agronomique. Ce Conseil vint à la conclusion que la protection des ressources naturelles était bien plus efficace pour garantir la sécurité alimentaire que le recours à des nouvelles technologies à risque. Les entreprises Monsanto et Syngenta quittèrent d'ailleurs le Conseil peu avant la publication du rapport final, car se trouvant en désaccord avec les recommandations émises.
La FAO affirme
Il y a quelques semaines, la FAO a pour la première fois affirmé que la protection des ressources naturelles est le cadre dans lequel l'agriculture doit évoluer; et elle mentionne trois fois l'agriculture biologique dans son rapport. Un rapport récent de deux organisations de l'ONU, qui se base sur des études de cas, a conclu que l'agriculture bio pourrait jouer un rôle essentiel pour la lutte contre la pauvreté et la faim en Afrique. Dans les cas étudiés, le passage au bio a permis le doublement des rendements des exploitations paysannes.
La clé du succès, ce furent des techniques simples: le recyclage des résidus de récolte et des engrais de ferme, la culture de légumineuses fourragères et d'engrais verts, la rotation des cultures et les cultures associées pour prévenir les maladies et ravageurs.
Ces changements contribuèrent également à l'émancipation des paysans: ces derniers prirent davantage de responsabilités, apprirent à observer et à corriger, et purent concilier les connaissances traditionnelles et nouvelles. L'agriculture biologique influença positivement les collaborations et la cohésion sociale des communautés rurales.
C'est bon pour la santé
Aujourd'hui, le bétail des pays du Nord mange une part des céréales produites par les pays du Sud. Un seul plein de voiture avec de l'agrocarburant nécessite une quantité de céréales équivalente à la consommation annuelle de céréales d'une personne. La transformation de fourrage concentré en lait, viande et oeufs est un des procédés les moins efficients de l'agriculture: il faut environ sept calories végétales pour produire une calorie animale. Nous n'échapperons pas à la nécessité de changer notre style de vie. Cela sera une bonne chose pour le climat et pour notre santé.
Pour combler les disparités scandaleuses de pouvoir d'achat entre les humains du Sud et du Nord, ni l'agriculture bio ni les technologies génétiques n'y changeront quelque chose. Il faudra que la communauté des Etats prenne ce problème en main. Il est agaçant de voir que quelques scientifiques agraires font miroiter aux décideurs politiques l'idée de résoudre tous les conflits d'intérêt en recourant aux technologies génétiques, sans devoir recourir à des changements politiques et économiques.
Des mesures comme l'agriculture biologique sont dans tous les cas efficaces, car elle contribuent à améliorer la situation des petits paysans. Elles leur donnent de l'indépendance face aux injustices du marché mondial. Elles restituent aux humains leur rôle de paysan et de consommateur actif.
Urs Niggli, directeur du FiBL

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