[rezo-actu] Électriciténucléaire, mon (ex)-Amour‏

Publié le par Bambou254




Je mets ce texte parce que , vraiment, il est très bien tourné, la prose est agréable et tout est dit.







De : Réseau "Sortir du nucléaire" (actu@sortirdunucleaire.fr)
Envoyé : dimanche 31 janvier 2010 9:43:23
À : 0-Rezo-actu (rezo-actu@sortirdunucleaire.org)


LeMonde.fr - 26.01.10 - Chronique d'abonnés

Électricité nucléaire, mon Amour

par Sonia Marmottant


Oh mon amour, mon doux, mon tendre, mon merveilleux amour, de l'aube claire jusqu'à la fin du jour, je t'aime encore, tu sais... Ainsi résonne la Chanson des vieux amants de Brel. Mais moi, mon vieil Amour nucléaire, après cinquante ans de parfait amour, je ne t'aime plus.

Et ce n'est pas parce que tes jupons et tes corsets de béton sont troués, même s'il est vrai que te payer une nouvelle garde robe, à 5 ou 6 milliard l'EPR, c'est un peu cher... Car rien n'est trop beau pour celle qu'on aime. Et ce n'est pas parce que tu as des lubies, des espérances chimériques, comme tes rêves de générateurs de 4ème génération ou de transmutations, qui m'ont coûté déjà des dizaines de milliards. Tu ne sais pas renoncer à tes illusions de jeunesse, mon Amour, cela fait partie de ton charme un peu fou !

Ce n'est pas non plus parce que je me méfie de tes nouveaux serviteurs, parfois plus soucieux de faire des économies que d'assurer ta sécurité. Pourvu que le gendarme ASN reste auprès de toi, espérons que ton carrosse de plomb et d'uranium tiendra la route ! Ce n'est pas non plus parce que ta jeune sœur, Électricité renouvelable, serait plus belle. Même avec tes rides, tu tiens la comparaison, face à ses éoliennes qui fleurissent comme les boutons sur le visage des adolescentes. Quant à ses longs rubans de panneaux solaires, qu'elle traîne après elle sur les flancs des montagnes et les dunes désertiques, ils n'ont rien à envier aux pylônes de tes lignes à haute tension.

Non, si mon amour s'en va, c'est parce que je vois enfin ta vraie nature, après des années d'aveuglement et de passion. J'aimais en toi la fée Électricité, la fille de la Matière et de l'Univers, mais je ne savais pas qu'à ton baptême les trois Parques, la Mort, la Maladie et la Guerre, avaient tenu le rôle de marraines.

Toi et moi, mon Amour, nous avons voyagé et nous nous sommes aimés à travers le Monde entier. Des confins de l'Asie aux déserts de l'Afrique, en passant par le Japon et l'Amérique, nous avons planté les racines et ensemencé de notre amour la planète entière. Nous avons fait des rêves merveilleux, de progrès humain, de conquêtes scientifiques et de pouvoir technologique. Le soir, sous des lampadaires plus nombreux que les étoiles, nous évoquions la paix, la sécurité et le confort que nos efforts conjugués répandraient sur les peuples humains. Mais je me suis retourné et j'ai vu grimacer les enfants que nous avons laissé grandir derrière nous.

En Afrique, les mines d'uranium souillent en catimini les rares eaux potables et terres habitables du Gabon et du Niger. En Mer du Nord, tous les sept ans, La Hague et Sellafield se rient d'avoir fait autant de mal que Tchernobyl sans que personne ne les remarque. En Irak, en Afghanistan, en Serbie, en Bosnie, au Kosovo, notre armement à l'uranium appauvri livre une guerre chimique secrète aux habitants, qui respirent et avalent l'immortelle poussière radioactive laissée par les explosions.
 
En France, bientôt, le démantèlement des centrales mettra sur le marché du recyclage des tonnes de matériaux contaminés qui pourront se cacher dans les habitations et les objets les plus banals. Partout dans le monde, dissimulés dans des hangars ou enterrés sous des collines, des milliers de containers radioactifs attendent que la rouille ou quelque autre accident vienne libérer les poisons violents qu'ils renferment : ils ne sont pas pressés d'accomplir leur forfait, dans trois cents ans ou dans dix mille ans ils seront toujours vivants.

Mon Amour, nos enfants ne ressemblent pas aux fées, mais aux sorcières de ton baptême. Je me suis trompé, et j'en ai fini de croire en toi. Même quand tu me dis que tu vas me sauver du réchauffement climatique ! Je te connais assez bien pour savoir que tu es aussi gourmande en pétrole qu'en argent frais ! Avec tous ces camions blindés et ces croisières au long cours que tu affrètes pour tes déplacements personnels, et ces palaces de béton et de métal que tu te fais construire toujours plus épais et plus chers, tu aimes trop la dépense pour supporter la concurrence des Vertus salvatrices que sont Efficacité énergétique et Économie d'énergie... Non, tu ne m'auras plus, vieille sorcière, je t'ai démasquée !

Oh, je t'entends déjà me chanter, de ta voix de sirène ensorceleuse : mais mon Amour, je ne comprends pas. Es-tu devenu fou ? Que feras-tu sans moi ? Allons, sois raisonnable : je suis irremplaçable ! Erreras-tu la nuit comme une âme en peine, avec une bougie à la main ? Te chaufferas-tu à la bouse de vache et feras-tu cuire ta soupe au feu de bois ? Jetteras-tu ton ordinateur pour reprendre tes vieux livres poussiéreux ? Conduiras-tu ta toute nouvelle voiture électrique à la décharge et seras-tu condamné au vélo ou à la marche à pied sous la pluie, et aux attentes frigorifiantes sous les arrêts de bus et sur les quais de gare ? Mon Amour, qui prendra soin de toi ? Pas les horribles centrales à charbon... Donc qui ? Dis-moi qui t'aimera comme je t'ai aimé ? Veux-tu vivre comme au XVIIIème siècle, toi qui a connu l'ivresse de la modernité ? Tu ne peux plus te passer de moi !

Mon enjôleuse, le retour vers le passé ne me tente pas, c'est vrai. Mais, en digne héritière de l'après-guerre, tu raisonnes comme une réchappée du siècle dernier ! Ton regard borné ne peut se projeter vers les nouveaux horizons que le XXIème siècle nous ouvre. Nous ne vivrons pas demain comme nous avons vécu hier, et si j'en crois l'héritage que tu nous laisses, cela peut être pour le mieux. Je ne peux pas me passer de toi aujourd’hui, c'est vrai, mais je dénouerai un à un les fils empoisonnés qui me lient à toi, je construirai une vie nouvelle dans laquelle tu ne seras plus reine.

S'il fait beau, j'irai à pied ou à vélo, cela me plaît. Qu'il vente et qu'il pleuve, une éolienne donnera à ma voiture l'énergie nécessaire pour me déplacer sans attraper froid. Quelques ampoules led en un tour de main m'éclaireront mieux la nuit que tes vieilles torches ne l'ont jamais fait. Mon nid douillet, bien isolé, se passera facilement de tes services, été comme hiver. Mon ordinateur n'est pas si gourmand, des panneaux solaires sur le toit et une bonne batterie suffiront. Et j'ai bien envie de manger plus de crudités et de fruits frais : cela me fortifiera et sera bien meilleur que les aliments irradiés, qui doivent moins à la Terre qu'à tes services. Enfin, pour ce qui est d'aimer, chacun sait que cela se fait mieux avec la télé en panne et un dîner aux chandelles !

D'ailleurs, une de perdue, dix de retrouvées : comme j'aimerais regarder, en pleine mer, onduler les cheveux d'Énergie marémotrice ; quelle volupté de me chauffer auprès des turbines de Géothermie ; et mes vieilles maîtresses Électricité Hydraulique et Biomasse, j'aurais toujours autant de plaisir à les voir se jouer de l'eau ou transformer en or le plomb des déchets... Et ce n'est pas tout : car partout naissent de nouvelles féeries. Ici, d'étranges fleurs artificielles capteront la chaleur du soleil, là le bois des forêts savamment entretenues allumera des centaines de feux de joie, ailleurs, le compost se transformera en gaz...
Tu vois, mon Amour, je peux très bien me passer de toi !
 
Sonia Marmottant

P.S.
Extraits à méditer :
- « Par euro dépensé, les nouvelles centrales [nucléaires] permettront 2 à 20 fois moins d’émissions de CO2 en 20 à 40 fois plus de temps que l’efficacité énergétique couplée à des énergies renouvelables. » Amory Lovins, président du Rocky Mountain Institute, Libération, 16/05/2009.
- « En maintenant ou en augmentant la part du nucléaire, la France ne pourra réduire ses émissions de gaz à effet de serre d'ici à 2050 que d'un facteur 2,7 au mieux, alors que l'objectif est une diminution de facteur 4. » Yves Marignac, consultant en politiques énergétiques, membre de l'association négaWatt, Table ronde du 5 décembre 2009, L'énergie nucléaire : énergie de transition ou énergie du futur ?, salon Naturissima à Grenoble.
- « Nous pouvons diminuer nos dépenses d'électricité de 90 % en utilisant des technologies plus efficaces. » Lester Brown, fondateur de l'Earth Policy Institute, in Hors-Série Sciences et Avenir n °161, janvier-février 2010.




Publié dans Actualité Nucléaire

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